Ce qui m'a frappée dans ces deux exposés d'Ajahn Chah,
c'est le sens de l'urgence. Urgence de réaliser qu'il n'y a rien dans
le monde sur quoi l'on puisse durablement s'appuyer. Que ce soit notre
corps qui est perpétuellement soumis au changement de la naissance
jusqu'à la mort, que ce soient les êtres auxquels on tient, nos
connaissances, nos possessions, notre situation sociale, nos idéaux.
Tout cela est soumis à la loi du changement et en fin de compte on ne
peut que l'accepter sinon on crée de l'insatisfaction et de la
souffrance pour nous-mêmes.
Pourtant à cela il y a une solution: trouver refuge
dans la stabilité et la paix de notre coeur, là où demeure en nous le
Bouddha, Celui qui sait, cette magnifique possibilité pour chacun de
nous de réaliser à chaque instant la Vérité de manière pratique dans
la vie de tous les jours. C'est cela que nous rappelle ici Ajahn Chah.
N'attendez pas d'être vieux pour réaliser cela. Libre à nous de nous
mettre en chemin.
Puissent tous les êtres vivants vivre en harmonie et
réaliser la Vérité!
Mariette Lattion, la traductrice.
Le Vénérable Ajahn Chah naquit le 17 juin 1918 dans un petit
village près de la ville d'Ubon Rajathani, dans le Nord-est de la
Thaïlande. Après avoir achevé sa scolarité obligatoire, il passa trois
ans comme novice avant de retourner à la vie laïque pour aider ses
parents à la ferme. A 20 ans cependant, il décida de reprendre la vie
monastique et le 26 avril 1939, il reçut l'ordination des moines.
Les débuts de la vie monastique d'Ajahn Chah suivent le schéma
traditionnel d'étude des enseignements bouddhiques et du Pâli, la
langue des Ecritures. Lors de sa cinquième année passée en tant que
moine, son père tomba gravement malade et mourut, assurément un rappel
brutal de la fragilité et de la précarité de la vie humaine. Cela fit
profondément réfléchir Ajahn Chah sur ce qu'est le vrai but de la vie,
car bien qu'il ait beaucoup étudié et gagné quelque compétence en Pâli,
il ne lui semblait pas être plus proche d'une compréhension
personnelle de la fin de la souffrance. Un sentiment de
désenchantement le gagna et finalement (en 1946), il abandonna ses
études et partit en pèlerinage, vivant d'aumônes.
Il parcourut quelque 400 km. à pied en direction du centre de la
Thaïlande, dormant dans les forêts, recueillant les aumônes dans les
villages où il passait. Il s'établit dans un monastère où la vinaya
(la discipline monastique) était soigneusement étudiée et pratiquée.
C'est là qu'on lui parla du Vénérable Ajahn Mun Buridatto, un Maître
de Méditation grandement respecté. Enthousiasmé par le fait de
rencontrer un enseignant aussi accompli, Ajahn Chah partit à pied pour
le Nord-est et se mit à sa recherche.
A cette époque, Ajahn Chah se débattait avec un problème crucial.
Il avait étudié les enseignements sur la moralité, la méditation et la
sagesse que les textes présentaient dans tous les détails, mais il ne
voyait pas comment ceux-ci pouvaient vraiment être mis en pratique.
Ajahn Mun lui dit que, bien que les enseignements soient vraiment
approfondis, au fond ils sont très simples. Si l'on établit bien
l'attention, on voit que toute chose apparaît dans le coeur/esprit ...
et c'est à cet endroit-même qu'est le vrai chemin de la pratique. Pour
Ajahn Chah, cet enseignement très court et direct fut une révélation
et transforma son approche de la pratique. La Voie était claire.
Pendant les sept années qui suivirent, Ajahn Chah pratiqua selon le
style austère de la Tradition des Forêts, marchant à travers la
campagne à la recherche d'endroits calmes et retirés pour développer
la méditation. H vécut dans des jungles infestées de tigres et de
cobras, utilisant des réflexions sur la mort pour pénétrer le vrai
sens de la vie. Une fois, il pratiqua sur un lieu de crémation pour
défier et finir par surmonter sa peur de la mort. Puis, alors qu'il
était assis, transi et complètement trempé par un orage, il dut faire
face à la désolation absolue et à la solitude du moine sans foyer.
En 1954, après des années d'errance, on l'invita à retourner dans
son village natal. Il s'établit non loin de là, dans une forêt hantée
où sévissait la fièvre et qui était connue sous le nom de "Pah Pong".
Malgré les épreuves de la malaria, d'un abri rudimentaire et d'une
nourriture frugale, des disciples se rassemblèrent de plus en plus
nombreux autour de lui. C'est ici que commença le monastère qui est
maintenant connu sous le nom de "Wat Pah Pong" et que finalement
d'autres monastères de la même tradition furent aussi établis ailleurs.
L'entraînement à Wat Pah Pong était très rigoureux et sévère: Ajahn
Chah poussait souvent ses moines dans leurs limites afin de tester
leur endurance de telle sorte qu'ils développent ainsi patience et
résolution. Parfois il mettait en route des projets de travail longs
et apparemment inutiles pour frustrer l'attachement des moines à la
tranquillité. L'emphase était toujours mise sur le fait de se
soumettre aux choses telles qu'elles sont avec un accent particulier
sur la stricte observation de la discipline.
En 1967, un moine américain, le Vénérable Sumedho vint séjourner à
Wat Pah Pong et au fil des années, il fut suivi par un nombre
croissant d'Occidentaux qui trouvèrent l'enseignement d'Ajahn Chah
plein de sens et un entraînement monastique traditionnel répondant à
leurs aspirations spirituelles. Cela encouragea Ajahn Chah à autoriser
en 1975 l'établissement d'un monastère spécialement pour les
Occidentaux, Wat Pah Nanachat, sous la conduite initiale du Vénérable
Sumedho.
En 1977, Ajahn Chah fut invité à visiter la Grande-Bretagne par une
fondation de bienfaisance, l'English Sangha Trust, dans le but
d'établir un Sangha Bouddhiste de résidents locaux. Ajahn Chah emmena
avec lui les Vénérables Sumedho et Khemadhammo et, voyant là qu'il y
avait un véritable intérêt, les laissa à Londres au Hampstead Vihara
(avec deux autres de ses disciples qui visitaient alors l'Europe). Il
revint en 1979 au moment où les moines quittaient Londres pour mettre
en route le Monastère Bouddhiste de Chithurst dans le Sussex. Il
partit alors aux Etats-Unis et au Canada pour visiter et enseigner.
Après ce voyage et à nouveau en 1981, Ajahn Chah passa les "Pluies"
loin de Wat Pah Pong, comme sa santé était précaire à cause des effets
affaiblissants du diabète. Comme sa maladie empirait, il se servait de
son corps comme d'un enseignement, exemple vivant de l'impermanence de
toute chose. Il rappelait constamment aux gens de s'efforcer de
trouver un vrai refuge en eux-mêmes, comme il ne serait plus en mesure
d'enseigner encore très longtemps.
Avant la fin des "Pluies" en 1981, il fut emmené à Bangkok pour une
opération qui n'améliora que très peu sa condition. En l'espace de
quelques mois, il perdit l'usage de la parole et progressivement le
contrôle de ses membres jusqu'à devenir quasiment paralysé et cloué au
lit. A partir de ce moment-là, des disciples dévoués le soignèrent et
s'occupèrent de lui avec soin et amour, reconnaissants de l'occasion
qu'ils avaient d'offrir leurs services au maître.
En 1992, Ajahn Chah mourut paisiblement à Wat Pah Pong. Son corps
fut conservé en l'état pendant une année avant d'être incinéré le 16
janvier 1993 lors d'une cérémonie de funérailles à laquelle
assistèrent Leurs Altesses Royales, le Roi et la Reine de Thaïlande,
le Patriarche Suprême du Sangha Thaïlandais, l'Honorable Premier
Ministre et beaucoup d'autres dignitaires importants. Plus de 5 000
moines et 100 000 laïques vinrent du monde entier participer à cette
cérémonie mémorable pour rendre un dernier hommage au maître qui
montra la Voie avec tant de patience et de compassion à autant de gens.
Un exposé donné dans un monastère
de forêt retiré, Tum Saeng Pet,
dans le Nord-est de la Thaïlande en septembre 1981.
Cet exposé est l'un des tout derniers que Luang Por donna
avant de perdre définitivement l'usage de la parole.
Aujourd'hui vous êtes venus tous - aussi bien laïcs que moines -
offrir des fleurs en signe de révérence. Faire des offrandes et
montrer du respect à nos aînés est une bonne chose. Durant cette
retraite de la Saison des Pluies, je n'ai pas beaucoup d'énergie; je
ne me sens pas en bonne forme, c'est pour cela que je suis venu dans
cette montagne pour avoir un peu d'air frais pour mieux passer ces
Pluies. Les gens viennent nous rendre visite mais je ne peux pas
vraiment les recevoir comme j'en avais l'habitude car ma voix et ma
respiration arrivent au bout. C'est un bonheur que ce corps soit
encore capable d'être assis là pour que vous puissiez le voir
maintenant. C'est une bénédiction en soi. Bientôt vous ne le verrez
plus. Le souffle sera au bout, la voix s'en sera allée. Ils suivent la
loi des supports régissant les choses composées. Le Bouddha appelait
cela Khaya vayam, le déclin et la chute de tous les phénomènes
conditionnés.
Comment déclinent-ils? Nous pouvons comparer cela à un bloc de
glace. Au début, c'était simplement de l'eau; on la congèle et cela
devient de la glace. Bientôt elle se met à fondre. Prenez un gros bloc
de glace, mettons aussi gros que cet enregistreur ici et mettez-le au
soleil. Vous pourrez constater la disparition de ce bloc de glace de
la même manière que le corps décline. Il va fondre petit à petit.
D'ici peu, le bloc de glace aura disparu, transformé en eau. C'est
cela qu'on appelle Khaya vayam, le déclin et la cessation de toutes
choses composées. Il en a été ainsi depuis longtemps, depuis le
commencement des temps. Lorsque nous naissons, nous apportons avec
nous cette nature inhérente: nous ne pouvons y échapper. En naissant,
nous amenons avec nous la vieillesse, la maladie et la mort.
C'est pour cette raison que le Bouddha a parlé de Khaya vayam, le
déclin et la cessation de toutes les choses composées. Tous ceux
d'entre nous qui sommes assis ici dans ce hall, sans exception -
hommes et femmes laïcs, moines et novices - sommes simplement des
"blocs en déclin". En ce moment-même, le bloc est dur, tout comme le
bloc de glace qui était auparavant de l'eau. Il devient un bloc de
glace et ensuite fond de nouveau. Pouvez-vous voir sa disparition?
Regardez-le ce corps qui est le nôtre décliner chaque jour; les
cheveux grisonnent, les ongles se racornissent. Tout décline.
Vous n'étiez probablement pas ainsi auparavant, n'est-ce pas? Vous
étiez probablement beaucoup plus petit. Maintenant vous avez grandi et
mûri. A partir de maintenant, vous allez décliner en suivant la voie
de la nature. On décline, tout comme le bloc de glace. Bientôt tout
aura disparu: le bloc de glace sera devenu de l'eau. Il en va de même
avec notre corps. Tous les corps sont composés des éléments terre,
eau, air et feu. Quand il y a un corps, les quatre éléments terre,
eau, air et feu se mettent ensemble et nous appelons cela une "personne".
Cela excite fortement notre intérêt et nous appelons ceci un homme et
cela une femme; nous leur donnons des noms -Monsieur Untel,
Mademoiselle Untel - de sorte que nous puissions les identifier et
remplir nos fonctions plus facilement. Mais à vrai dire, il n'y a
personne ici. Il y a de la terre, de l'eau, de l'air et du feu. Quand
il se rencontrent tous à la fois dans un corps, nous appelons cela une
"personne". Maintenant ne vous montez pas la tête. Si vous regardez
vraiment bien à l'intérieur de ce corps, il n'y a personne.
Ce qui est solide, c'est le corps - la chair, la peau, les os, etc.
- on appelle cela terre. Les aspects du corps qui sont liquides sont
l'élément eau. L'aspect chaleur dans le corps est appelé feu et les
souffles qui entrent et qui sortent du corps sont l'élément vent.
A Wat Pah Pong, nous avons un corps qui n'est ni mâle ni femelle.
C'est un corps mort dont la chair a été retirée et dont ne subsistent
que les os. C'est le squelette qui est suspendu dans le hall
principal. En le regardant, on ne peut dire si c'est celui d'un homme
ou d'une femme. Les gens demandent si c'est un homme ou une femme et
tout ce qu'ils peuvent faire, c'est se regarder déconcertés les uns
les autres parce que c'est seulement un squelette. Toute la peau et la
chair ont disparu.
Les gens ne se rendent pas compte. Ils vont à Wat Pah Pong, ils
vont dans le hall principal et voient le squelette ... Certains ne
supportent pas de regarder et courent à l'extérieur. Ils ont peur...
peur d'eux-mêmes! J'imagine que ces gens ne se sont jamais vus
auparavant. Ils ont peur de squelettes ... Ils ne réfléchissent pas à
la grande valeur que peut avoir un squelette. Pour venir ici, ils ont
dû prendre la voiture et marcher ... s'ils n'avaient pas eu de
squelette, comment auraient-ils pu le faire? Pourraient-ils se
promener? Ils s'asseyent dans leur voiture et vont à Wat Pah Pong,
marchent dans le hall, voient le squelette et ressortent à nouveau en
courant! Ils n'ont jamais vu cela auparavant. Ils sont nés avec et
pourtant ils ne l'ont jamais vu. Ils dorment avec lui dans le même lit
et pourtant ils ne l'ont jamais vu. C'est vraiment heureux qu'ils
aient une chance de le voir maintenant. Des gens de 50, 60 ou même 70
ans voient des squelettes et sont effrayés. Qu'est-ce que cela
signifie? Cela montre qu'ils ne sont pas en contact avec eux-mêmes,
ils ne se connaissent pas vraiment. De retour à la maison, ils ne
peuvent dormir pendant trois ou quatre jours et pourtant ils dorment
avec un squelette, rien d'autre! Ils s'habillent avec lui, mangent
avec lui, font tout avec lui... et pourtant ils en sont effrayés. Cela
montre que les gens sont vraiment éloignés d'eux-mêmes. Quel dommage!
Ils regardent toujours au-dehors, ils regardent les arbres et d'autres
choses, disant: ceci est grand, ceci est petit, ceci haut, ceci court.
Ils sont tellement occupés à regarder d'autres choses qu'ils ne se
voient jamais eux-mêmes. Pour dire vrai, les gens sont vraiment à
plaindre. Ils n'ont pas de refuge.
Lors des cérémonies d'ordination, ceux qui vont être ordonnés
doivent apprendre les cinq objets de base de la méditation: kesa (les
cheveux), loma (les poils), nakha (les ongles), danta (les dents) et
taco (la peau). Les étudiants et les gens instruits rient probablement
sous cape quand ils entendent ceci: "Mais qu'est-ce que Tahn Ajahn
cherche à nous enseigner là? Il nous parle des cheveux alors qu'on en
a depuis longtemps. Il n'a pas besoin de nous enseigner cela. On
connaît déjà cela. Pourquoi donc se donne-t-il tant de peine pour nous
raconter quelque chose que nous sachions déjà?" Les gens qui sont
vraiment endormis pensent ainsi, ils croient qu'ils peuvent déjà voir
les cheveux. Je leur réponds que lorsque je dis "voir les cheveux",
cela veut dire les voir tels qu'ils sont vraiment, voir les poils du
corps comme ils sont réellement, voir les ongles, la peau et les dents
comme ils sont en réalité. C'est ce que j'appelle "voir". Cela ne veut
pas dire seulement voir de manière superficielle, mais voir selon la
vérité. Nous ne serions probablement pas aussi absorbés dans ce monde
si nous pouvions voir les choses telles qu'elles sont vraiment. Les
poils, les ongles, les dents, la peau... A quoi ressemblent-ils
vraiment? Sont-ils beaux? Propres? Ont-ils une existence réelle?
Sont-ils solides? ... Non . IL N'Y A RIEN DE TEL. Ils ne sont pas
beaux mais nous les imaginons ainsi. Ils n'ont pas de substance réelle
mais nous imaginons qu'ils en ont.
Les cheveux, les ongles, les dents, la peau... les gens tiennent
vraiment à cela. Le Bouddha en a fait des objets de base pour méditer.
Il nous a appris à connaître ces cinq choses. Elles sont impermanentes,
imparfaites et dénuées de soi; elles ne sont ni "nous" ni "elles".
Nous sommes nés avec ces choses et sommes induits en erreur par elles
mais elles sont en vérité des choses qui ne sont pas propres.
Supposons que nous n'ayons pas pris de douche depuis quelques jours,
pourrions-nous supporter d'être proches les uns des autres? Nous
sentirions vraiment mauvais. Lorsque nous transpirons, comme par
exemple quand nous travaillons beaucoup, cela sent mauvais. On rentre
à la maison et on se lave avec du savon et l'odeur du corps s'atténue
un peu; le parfum du savon la remplace. Frotter le corps avec du savon
peut donner l'impression de sentir bon mais à vrai dire, la mauvaise
odeur du corps est toujours là, sous-jacente. Le parfum du savon la
recouvre juste. Lorsque le parfum du savon a disparu, l'odeur du corps
refait surface, comme avant.
Maintenant on aime penser que nos corps sont beaux, plaisants,
solides et forts. On a tendance à croire qu'ils ne vieilliront jamais
ni ne deviendront malades ni ne mourront. Nous sommes induits en
erreur et charmés par le corps et ainsi nous ne savons pas comment
trouver le vrai refuge en nous-mêmes. Le vrai refuge est le coeur/mental.
Le coeur/mental est notre vrai refuge. Ce hall-ci est grand mais ce
n'est pas un vrai refuge. C'est simplement un refuge temporaire. Des
pigeons s'y mettent à l'abri, des geckos, des putois. N'importe quel
animal peut venir se mettre à l'abri ici. Nous pouvons penser que cela
nous appartient mais cela ne nous appartient pas. Nous vivons ici
ensemble avec les rats et d'autres animaux encore. C'est ce que nous
appelons un "refuge temporaire". Bientôt nous devrons le quitter. Les
gens ont tendance à prendre ces endroits pour des refuges. Ceux qui
ont de petites maisons sont mécontents parce que leurs maisons sont
trop petites; mais ceux qui ont de grandes maisons sont mécontents
parce qu'il est impossible de les garder propres. Ils se plaignent le
matin, ils se plaignent le soir... Les gens prennent les choses puis
les laissent traîner. Ils ne s'en séparent jamais. L'épouse à la
maison finit par piquer une crise de nerfs!
C'est pourquoi le Bouddha dit de trouver notre propre refuge. Ce
qui veut dire trouver notre vrai coeur. Le coeur est vraiment
important. La plupart du temps, les gens ne regardent pas les choses
importantes, ils passent leur temps à regarder des choses sans
importance. Par exemple, quand ils balayent la maison, lavent la
vaisselle, etc., leur but c'est la propreté. Ils lavent les plats pour
les nettoyer, ils veulent tout nettoyer... mais ils oublient de voir
que leur propre coeur n'est pas vraiment propre. Cela s'appelle "avoir
besoin d'un refuge mais prendre seulement un abri temporaire". Ils
embellissent leur maison, embellissent ceci et cela, mais ils ne
songent pas à embellir leur propre coeur. Ils n'examinent pas la
souffrance. C'est pour cela que ce coeur est la chose importante. Le
Bouddha nous a pressé de trouver un refuge dans nos coeurs: attahi
atano natho - "Faites de vous-mêmes un refuge pour vous-mêmes". Qui
d'autre peut être un refuge? Ce qui est un vrai refuge c'est notre
coeur, rien d'autre. On peut essayer de dépendre d'autres choses mais
ce ne sont pas des choses sûres. On ne peut dépendre d'autres choses
que si l'on a déjà un refuge en soi. Il nous faut d'abord avoir un
refuge. Avant de pouvoir dépendre d'un maître, d'une famille, d'amis
ou de parents, il faut que l'on fasse de soi un refuge.
Alors aujourd'hui, vous tous laïcs et moines qui êtes venus pour
nous rendre visite et présenter vos hommages, recevez s'il vous plaît
cet enseignement et contemplez-le. Demandez-vous: "Qui suis-je?
Pourquoi suis-je ici?" Demandez-vous souvent: "Pourquoi suis-je né?"
Certaines personnes n'en savent rien. Elles désirent être heureuses
mais la souffrance n'a pas de fin. Riches ou pauvres, les gens
souffrent. Qu'ils soient jeunes ou vieux, ils souffrent encore. Tout
cela c'est de la souffrance. Et pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas la
sagesse. S'ils sont pauvres, ils sont malheureux parce qu'ils sont
pauvres; s'ils sont riches, ils sont malheureux parce qu'ils sont
riches; il y a trop de choses dont il faut s'occuper.
Dans le passé, quand j'étais un jeune novice, on m'a demandé une
fois de donner un exposé sur le Dhamma. J'ai parlé de la richesse
d'avoir des domestiques. Supposons que quelqu'un ait une centaine de
domestiques... disons une centaine d'employés et une centaine
d'employées, une centaine d'éléphants, une centaine de vaches, une
centaine de buffles... une centaine de chaque chose! Les gens gobent
vraiment cela. Mais, aimeriez-vous vous occuper d'une centaine de
buffles? Disons que vous ayez une centaine de buffles, de vaches, de
domestiques hommes et de domestiques femmes et que vous ayez à vous en
occuper vous-même. Est-ce que cela serait agréable? Les gens ne
pensent pas à cela. Ils ont seulement le désir de posséder..., d'avoir
les vaches, les buffles, les éléphants, les domestiques... des
centaines d'entre eux. Cela vaut la peine d'écouter... Ah, cela vous
fait sourire, n'est-ce pas? Pourtant 50 buffles, ce serait déjà trop!
Mais les gens ne pensent pas à cela. Ils pensent seulement à acquérir
mais pas à aux ennuis que cela comporte.
Si nous n'avons pas la sagesse, chaque chose à l'intérieur de nous
sera une cause de souffrance. Si nous avons la sagesse, cela vous
conduira hors de la souffrance. Les yeux, les oreilles, le nez, la
langue, le corps, l'esprit... Les yeux ne sont pas nécessairement une
bonne chose, vous savez. Si notre coeur n'est pas bon, le simple fait
de voir d'autres personnes peut nous mettre en colère et nous ôter le
sommeil. Il se peut que nous voyions quelqu'un et que nous en tombions
amoureux; cette sorte d'amour est aussi de la souffrance si l'on
n'obtient pas ce que l'on veut. L'aversion est souffrance et
l'attirance aussi à cause de notre désir. Vouloir est souffrance, ne
pas vouloir est souffrance; nous avons envie de nous débarrasser des
choses que nous n'aimons pas. Nous désirons acquérir les choses que
nous aimons mais à supposer que nous arrivions à les acquérir, c'est
encore de la souffrance... Nous avons peur de les perdre. C'est encore
de la souffrance. Oui mais comment doit-on vivre alors?
Chacun d'entre nous devrait bien se regarder lui-même. Pourquoi
sommes-nous nés? Avons-nous vraiment acquis quelque chose? J'ai posé
la question à des personnes de huitante ans et plus, à de simples
fermiers. Ici à la campagne, les gens commencent à planter du riz dès
leur plus jeune âge. Quand ils atteignent 17 ou 18 ans, ils se
dépêchent de se marier parce qu'ils ont peur de ne pas avoir assez de
temps pour devenir riches. Ainsi ils commencent à travailler très
jeunes, pensant que c'est ainsi que l'on devient riche. Ils font
pousser du riz, jusqu'à l'âge de 70, 80, voir même 90 ans. Quand ils
viennent écouter un exposé, je leur demande: "Depuis le jour de votre
naissance jusqu'à maintenant vous avez été en train de travailler.
Maintenant que c'est presque le moment de mourir, avez-vous quelque
chose à emmener avec vous?" Ils ne savent pas quoi répondre. Tout ce
qu'ils peuvent dire c'est "Cela me dépasse! Cela me dépasse!" Dans
cette région, nous avons un proverbe qui dit: "Ne perdez pas votre
temps à cueillir des baies sur le chemin. Avant que vous ne vous en
soyez rendus compte, la nuit sera tombée." Juste à cause de ce "Cela
me dépasse!" Ils ne sont ni ici ni là-bas, se contentant d'un "Cela me
dépasse!" Assis au milieu des branches, se gorgeant de baies... "Cela
me dépasse!" "Cela me dépasse!"
Quand on est encore jeune, on pense que ce n'est pas bien de rester
célibataire et que cela vaudrait mieux de se trouver un partenaire.
Alors vous vous trouvez un partenaire pour partager votre vie. Mais si
vous mettez deux choses ensemble, elles se heurtent. Vivre seul c'est
trop tranquille, on se sent seul mais vivre à deux, cela donne des
frictions...
Quand les enfants naissent et qu'ils sont encore petits, les
parents pensent: "Quand ils seront grands, nous serons tranquilles".
Alors ils élèvent leurs enfants, trois, quatre, cinq, pensant que
quand leurs enfants seront grands, ils seront dans une meilleure
situation. Mais quand ils sont grands, c'est même encore plus
difficile. C'est comme deux morceaux de bois, un petit et un gros.
Vous jetez le petit et vous prenez le gros, pensant qu'il est moins
lourd mais naturellement il est plus lourd que l'autre. Quand les
enfants sont petits, ils ne vous coûtent pas grand-chose en réalité -
juste un peu de riz et une banane de temps à autre. Quand ils
grandissent, ils commencent à vouloir une moto ou une voiture. Bien
sûr, vous aimez vos enfants, vous ne pouvez rien leur refuser, alors
vous leur donnez ce qu'ils désirent. Il y a des problèmes. Parfois le
père et la mère se disputent: "Ne lui achète pas une voiture, nous
n'avons pas assez d'argent!" Mais quand vous aimez vos enfants, vous
allez emprunter de l'argent. Parfois vous allez même vous priver de
nourriture. Ensuite il y a l'éducation des enfants. "Quand il finira
ses études, nous serons tranquilles." Il n'y a pas de fin aux études!
Quand va-t-il finir? Il n'y a pas de fin. Seulement dans le Bouddhisme
il y a une fin, toutes les sciences tournent en rond. A la fin c'est
un vrai casse-tête. Si quatre ou cinq enfants étudient en même temps
dans une famille, les parents se disputent tous les jours.
Nous n'arrivons pas à voir la souffrance qui se prépare pour le
futur; nous pensons qu'elle ne se produira jamais. Quand elle apparaît,
alors nous savons. Cette sorte de souffrance, la souffrance inhérente
à nos corps est difficile à prévoir. Lorsque j'étais enfant,
m'occupant des buffles et des vaches, je prenais du charbon et j'en
frottais mes dents pour les blanchir. J'étais séduit par mes propres
os, c'est tout. Lorsque j'ai atteint 50 - 60 ans, mes dents ont
commencé à branler. Quand les dents commencent à tomber, vous avez
envie de pleurer tellement cela fait mal. Quand vous mangez, les
larmes commencent à couler - vous avez l'impression qu'on vous donne
un coup de pied dans la bouche. Les dents font vraiment mal, c'est
beaucoup de souffrance et de douleur. J'ai déjà passé par cette
épreuve; j'ai carrément demandé au dentiste de m'enlever toutes mes
dents. Maintenant j'ai un dentier. Mes vraies dents me causaient tant
de problèmes que je les ai fait arracher, seize à la fois. Le dentiste
ne voulait pas les enlever les seize à la fois, alors je lui ai dit: "Docteur,
enlevez-les simplement, j'en supporterai les conséquences." Alors il
les a toutes arrachées, à la fois. Il y en avait qui étaient encore
bonnes, en tous cas cinq d'entre elles. Il les a toutes arrachées.
C'était risqué. Après cette extraction, je n'ai pas pu manger pendant
deux ou trois jours.
Dans le passé, quand j'étais enfant et que je gardais les buffles,
je pensais que c'était bien de se polir les dents. J'aimais mes dents.
Je pensais qu'elles étaient bonnes mais à la fin, elles sont quand
même tombées. La douleur m'a presque tué. J'ai eu des maux de dents
pendant des mois, des années. Parfois mes gencives étaient ouvertes
les deux à la fois. Vous aurez tous l'occasion d'expérimenter cela un
jour. Ceux dont les dents sont encore bonnes, qui les brossent
constamment pour les garder belles et blanches - prenez garde! Faites
attention qu'elles ne vous fassent pas souffrir plus tard.
Maintenant, je vous raconte cela. Il se peut que vous viviez cela
un jour - la souffrance qui monte en nous, la souffrance à l'intérieur
de notre propre corps. Il n'y a rien dans ce corps dont nous puissions
dépendre. Mais la situation est un peu meilleure quand on est encore
jeune. En vieillissant, les choses commencent à se délabrer. Tout
commence à s'effondrer de tous les côtés. Les sankharas (phénomènes
composés) suivent leurs cours naturel. Que nous pleurions ou que nous
riions, ils continuent selon leur voie. Ils vont leur chemin sans se
soucier le moins du monde de l'impression que nous pouvons avoir à
leur sujet. Que nous soyons dans la douleur ou la détresse, que nous
soyons vivants ou morts, ils continuent de toutes façons. Vous allez
chez le dentiste pour qu'il examine vos dents; même s'il peut les
soigner, elles suivent quand même le cours de leur évolution. Parfois
même le dentiste se trouve devant le même problème, il ne peut rien
faire de plus. A la fin, tout s'effondre.
Ce sont des choses à contempler avec un sens de l'urgence; tant que
nous sommes encore vigoureux, nous devrions commencer à pratiquer. Si
vous voulez acquérir des mérites, alors dépêchez-vous de vous y mettre.
Mais la plupart des gens laissent cela aux gens d'un certain âge. Les
gens attendent d'être âgés avant d'aller au monastère étudier le
Dhamma. Les hommes et les femmes sont pareils: "Attends que je
devienne vieux en premier." Je ne sais pas à quoi ils pensent. Est-ce
qu'une personne âgée a encore de l'énergie? Mesurez-vous à la course
avec quelqu'un de jeune et voyez pour vous-mêmes. Pourquoi attendre
d'être vieux? Comme s'ils n'allaient jamais mourir ! Quand ils
atteignent 50 ou 60 ans, ils disent: "Hé, grand-mère! Allons au
monastère." "Oh, mes oreilles n'entendent plus très bien!" Vous voyez?
Quand ses oreilles fonctionnaient bien, qu'écoutait-elle? "Cela me
dépasse!" Juste perdre son temps à cueillir des baies. Finalement
quand ses oreilles n'entendent plus, elle va au monastère. C'est sans
espoir. Elle écoute l'exposé mais n'a pas idée de ce qui se dit. Les
gens attendent d'être usés jusqu'à la corde avant de songer à
pratiquer.
Dans le passé, mes jambes pouvaient courir. Maintenant rien que de
me promener par là les rend lourdes. Avant, mes jambes me portaient;
maintenant je dois les porter. Quand j'étais enfant, je voyais de
vieilles gens se lever de leurs sièges en disant "ouille!", s'asseoir
en disant "ouille!". Même quand les choses en arrivent là, ces
personnes n'apprennent toujours pas. En s'asseyant, elles disent "ouille!",
en se levant "ouille!". Il y a toujours ce "ouille!". Mais elles ne
savent pas ce qui leur fait dire "ouille!" comme cela. Il n'y a que "ouille!
... ouille!".
Même quand les choses en arrivent là, les gens ne voient toujours
pas le fléau qu'est le corps. Nous ne savons jamais quand nous en
serons séparés. Ce qui nous cause toute cette douleur, ce sont
simplement les sankharas (phénomènes conditionnés) qui suivent leur
cours naturel. Les gens pensent qu'il s'agit de rhumatismes,
d'arthrite, de goutte, etc. Le docteur vient et vous donne un
médicament mais la douleur ne s'en va jamais vraiment. A la fin, tout
s'écroule, même le docteur! Ce sont les sankharas qui suivent leur
déclin selon leur nature. C'est leur manière d'être, leur nature.
Par conséquent, frères et soeurs, regardez bien. Si vous voyez cela
à l'avance, tout se passera bien pour vous, comme de voir à temps un
serpent venimeux qui se trouve devant nous. Si nous le voyons à temps,
alors nous pouvons nous écarter de son chemin et il ne nous mordra
pas. Si nous ne le voyons pas, nous continuerons à marcher droit sur
lui et nous lui marcherons dessus. Et alors il nous mordra. Ensuite
survient la douleur et nous ne savons pas vers qui aller. Où irez-vous
pour vous faire soigner cela? La seule chose que les gens veulent
c'est de ne pas avoir à souffrir. Ils veulent être sans souffrance,
mais ils ne savent pas comment soigner cette souffrance quand elle
survient. Et ils vivent ainsi jusqu'à ce qu'ils deviennent vieux,
malades, et meurent.
Autrefois, on avait cette coutume: lorsque quelqu'un était sur son
lit de mort, l'un de ses plus proches parents allait doucement vers
lui et lui murmurait à l'oreille "Buddho Buddho". Que va faire cette
personne avec "Buddho"? Quand une personne se trouve presque sur le
bûcher funéraire, à quoi peut bien lui servir "Buddho" ?. Maintenant,
avec une respiration haletante, vous dites "Maman, maman! ... Buddho
Buddho". Pourquoi perdre votre temps? Ne la troublez pas, vous ne
feriez que la rendre confuse: laissez cette personne s'en aller
paisiblement.
Les gens aiment bien les débuts et les fins. Ils ne se soucient pas
vraiment du milieu. C'est ainsi qu'ils sont. Tous nous sommes ainsi,
laïcs, moines, novices... ils ne savent pas comment résoudre les
problèmes dans leur coeur. Ils ne connaissent pas leur refuge. Alors
ils se mettent facilement en colère, ils ont beaucoup de désirs.
Pourquoi cela? Ils n'ont pas de refuge dans le coeur.
Les couples mariés, quand ils sont encore jeunes et en bonne santé
supportent assez bien de se parler. Mais après 50 ans, ils ne se
comprennent plus. La femme parle et le mari ne peut pas le supporter.
Le mari parle et la femme n'écoute pas. Alors ils se tournent le dos.
L'un favorise le fils, l'autre la fille; il n'y a pas d'harmonie.
Maintenant j'aimerais juste dire cela: en effet je n'ai pas fondé
de famille. Et pourquoi ne me suis-je pas mis en ménage? Parce que
dans le mot "household" il y a "maison" et "lien", je savais de quoi
il s'agissait. Qu'est-ce qu'un ménage? C'est un "lien": si nous sommes
confortablement assis ici et que quelqu'un surgisse brusquement et
vienne nous ligoter, quel effet cela fait-il? D'être assis normalement
ne pose pas de problème mais si nous nous laissons enfermer par
quelque chose, cela s'appelle "être pris au piège". A quoi que cela
puisse ressembler, "la fixation" ressemble à cela. C'est un cercle
vicieux. Quand j'ai lu ce mot "household"... ah! c'est un mot lourd de
sens. Ce n'est pas une bagatelle. C'est un mot qui tue. Le mot "hold"
est un mot désignant une souffrance. On ne peut s'échapper nulle part,
on tourne en rond.
C'est à cause de ce mot que je suis devenu moine et que je n'ai pas
défroqué. "Household" est effrayant. On est cloué au sol et on ne peut
aller nulle part. Il y a des problèmes avec les enfants, avec l'argent
et tout le reste, mais où peut-on aller? On est pieds et poings liés.
Il y a des fils et des filles - des discussions sans fin jusqu'à notre
dernier jour et on ne peut aller nulle part, peut importe combien nous
souffrons. Les larmes coulent et elles continuent à couler. Les larmes
n'ont jamais fini de couler avec ce mot "ménage", vous savez. S'il n'y
a pas de "ménage", alors peut-être qu'on peut en finir avec les larmes,
mais sinon il est à peu près impossible d'y mettre fin.
Considérez bien cette chose. Si vous n'avez pas encore vécu cela,
il se peut que vous le viviez plus tard - certaines personnes l'ont
peut-être déjà expérimenté à un certain degré. D'autres sont déjà à
bout de forces: "Resterai-je ou partirai-je?"
A Wat Pah Pong, il y a environ 70 à 80 huttes. Parfois quand elles
sont toutes occupées, je dis: "Gardez-en quelques-unes de libre.
Peut-être qu'un mari ou une femme a une scène de ménage et viendra
pour trouver un endroit où demeurer." C'est sûr, ils viendront ici!
Une dame arrive avec ses bagages. Je lui demande: "D'où venez-vous?" "Je
suis venue pour présenter mes hommages, Luang Por. J'en ai assez du
monde." "Whao! Ne dites pas cela! Vous me faites peur!" Ensuite le
mari arrive et dit qu'il en a aussi assez. Ils restent deux ou trois
jours au monastère et ensuite leur fatigue du monde disparaît. La dame
dit qu'elle en a assez, mais elle ne se prend pas au sérieux. Le mari
dit qu'il en a assez... et lui non plus ne se prend pas au sérieux.
Ils viennent et méditent dans des huttes séparées, au calme, dans leur
coin en pensant: "Quand est-ce que ma femme va venir me chercher pour
rentrer à la maison?" "Quand est-ce que mon mari viendra pour me
ramener à la maison?" Voyez! Ils ne savent pas réellement ce qui se
passe en eux. Qu'est-ce que ce sentiment d'en avoir assez? Ils sont
fâchés et frustrés et courent au monastère. Quand il étaient à la
maison, ils ne voyaient que ce qui allait de travers: le mari avait
complètement tort, la femme avait complètement tort. Après trois jours
de réflexion, ils pensent: "Ma femme a raison après tout, c'est moi
qui ai eu tort." "Mon mari avait raison, j'avais tort." Ils changent
d'avis comme cela. C'est ainsi que cela se passe. C'est pour cela que
je ne prends pas le monde trop au sérieux. Je sais que ce sont des
choses qui vont et viennent, et c'est pourquoi j'ai choisi de vivre en
tant que moine.
Quand vous êtes aux champs ou que vous faites le jardin, considérez
ces paroles... "Pourquoi suis-je né?" "Que puis-je emporter avec moi?"
Reposez-vous la question sans cesse. Quiconque se pose souvent
cette question deviendra sage. Celui qui ne se la pose pas restera
ignorant.
Il se peut que vous écoutiez cet exposé et que vous ne le
compreniez que lorsque vous rentrerez à la maison peut-être ce soir ou
sous peu - cela arrive chaque jour. Quand on écoute un exposé sur le
Dhamma, parfois tout semble se mélanger mais peut-être que les choses
s'éclairciront. Lorsque vous entrerez dans votre voiture, "cela"
entrera avec vous. Quand vous rentrerez à la maison, cela deviendra
clair: "Oh, Luang Por avait quelque chose à nous faire comprendre. Je
ne pouvais le voir avant."
Bien, je crois que cela suffit pour aujourd'hui. Si je parle trop,
ce vieux corps n'arrive plus à suivre.
Un exposé adressé à une dame laïque
d'un certain âge au seuil de la mort.
Essayez maintenant d'être bien résolue à écouter avec respect la
Vérité de ce qui est. Pendant tout le temps durant lequel je parlerai,
soyez aussi attentive à mes paroles que si c'était le Bouddha en
personne qui était assis en face de vous. Fermez les yeux, prenez une
position confortable, calmez votre mental et concentrez-le en un
point. Laissez humblement séjourner dans votre coeur le Triple Joyau
de la sagesse, de la vérité et de la pureté comme étant une façon de
témoigner du respect à Celui qui est pleinement Eveillé.
Aujourd'hui, je n'ai rien de matériel à vous offrir, simplement la
Vérité, les enseignements du Bouddha. Ecoutez bien, il vous faut
comprendre que même le Bouddha avec tous ses mérites accumulés n'a pas
pu éviter la mort physique. Quand il atteignit un certain âge, il
abandonna son corps et lâcha prise de ce fardeau pesant. Maintenant
vous aussi devez apprendre à être satisfaite des nombreuses années
pendant lesquelles vous avez pu compter sur votre corps. Vous devriez
sentir que c'est suffisant.
Vous pouvez comparer ce corps à des ustensiles ménagers que vous
avez eus pendant longtemps - vos tasses, sous-tasses, assiettes, etc.
Au début, elles étaient propres et brillantes mais maintenant après
les avoir utilisées pendant si longtemps, elles commencent à être
usées. Certaines sont déjà cassées, d'autres ont disparu et celles qui
restent se détériorent, elles n'ont plus la forme initiale et c'est
leur nature d'être comme cela. Votre corps fonctionne de la même
manière - il s'est continuellement mis à changer depuis le jour de
votre naissance à travers l'enfance et la jeunesse jusqu'à ce qu'il
atteigne la vieillesse. Il vous faut accepter cela. Le Bouddha disait
que les conditions (les sankharas), que ce soient les conditions
internes, physiques ou externes, n'ont pas d'identité propre, leur
nature est de changer. Contemplez cette vérité jusqu'à ce que vous la
compreniez clairement.
Cette masse de chair sur le déclin, c'est saccadhamma, la vérité.
La vérité de ce corps est saccadhamma, et c'est l'enseignement
immuable du Bouddha. Celui-ci nous a appris à prendre ce corps en
considération, à le contempler et à accepter sa nature. Nous devons
être capables d'être en paix avec le corps, quel que soit l'état dans
lequel il puisse se trouver. Le Bouddha nous a appris à nous assurer
que c'est uniquement le corps qui est emprisonné et qu'il ne faut pas
que nous laissions le mental être emprisonné avec le corps. Maintenant
que votre corps commence à s'essouffler et à se détériorer avec l'âge,
ne résistez pas à ce phénomène mais ne laissez pas non plus votre
mental se détériorer avec votre corps, gardez le mental séparé du
corps. Donnez de l'énergie au mental en réalisant la vérité des choses
telles qu'elles sont. Le Bouddha a enseigné que telle est la nature du
corps, il ne peut en être autrement: quand il naît, il vieillit, tombe
malade et meurt. C'est une grande vérité que vous rencontrez en ce
moment. Regardez le corps avec sagesse et réalisez cette vérité.
Même si votre maison est inondée ou qu'elle brûle de fonds en
combles, quel que soit le danger qui la menace, que cela ne touche que
la maison. S'il y a une inondation, ne laissez pas l'inondation
envahir votre mental. S'il y a le feu, ne laissez pas le feu brûler
votre coeur, que ce soit simplement la maison qui est extérieure à
vous qui est inondée ou incendiée. Permettez au mental de lâcher prise
de ses attaches. Le temps est venu.
Vous avez vécu longtemps. Vos yeux ont vu tant de formes et de
couleurs, vos oreilles ont entendu tant de sons, vous avez eu beaucoup
d'expériences. Et c'est tout ce qu'elles étaient: simplement des
expériences. Vous avez mangé des mets délicieux et tous les goûts
excellents furent simplement des goûts excellents, rien de plus. Les
goûts désagréables furent simplement des goûts désagréables, c'est
tout. Si les yeux voient une forme magnifique, c'est juste une forme
magnifique. Une forme laide n'est qu'une forme laide. L'oreille entend
un son enchanteur et mélodieux et ce n'est rien de plus que cela. Un
son grinçant et dissonant est simplement comme cela.
Le Bouddha a dit qu'aucun être dans ce monde ne peut se maintenir
pendant longtemps dans le même état, que ce soient des êtres riches ou
pauvres, jeunes ou âgés, humains ou animaux, chaque chose connaît le
changement et l'aliénation. C'est un fait de la vie auquel nous ne
pouvons remédier. Mais le Bouddha a aussi dit que ce que nous pouvons
faire est de contempler le corps et le mental de façon à voir qu'aucun
des deux ne s'identifie à "moi" ou n'est "à moi". Ils n'ont qu'une
réalité provisoire. C'est comme cette maison. Elle est à vous par le
nom mais vous ne pouvez l'emporter nulle part. C'est la même chose
pour vos richesses, vos biens et votre famille - ils sont à vous
seulement par le nom, ils ne vous appartiennent pas vraiment, ils
appartiennent à la nature. Maintenant cette vérité ne s'applique pas
seulement à vous, chacun est dans la même situation, même le Bouddha
et ses disciples éveillés. Ils ne diffèrent de nous que sur un point,
c'est leur acceptation des choses telles qu'elles sont, ils ont vu
qu'il n'y avait pas d'autre issue.
Ainsi le Bouddha nous a appris à scruter et à examiner ce corps
depuis la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne et vice-versa en
retournant vers les pieds. Regardez bien votre corps. Quel genre de
choses y voyez-vous? Y a-t-il quoi que ce soit d'intrinsèquement
propre? Pouvez-vous y trouver une seule essence durable? Tout ce corps
dégénère progressivement et selon les enseignements du Bouddha, il ne
nous appartient pas. C'est la nature du corps d'être comme cela parce
que tous les phénomènes conditionnés sont sujets au changement.
Comment voudriez-vous qu'il en soit autrement? En fait, il n'y a rien
de mal avec la façon d'être du corps. Ce n'est pas le corps qui vous
cause de la souffrance c'est votre manière de penser erronée. Si vous
voyez ce qui est juste de manière erronée, il y aura nécessairement de
la confusion.
C'est comme l'eau d'une rivière. Elle suit naturellement la pente,
elle ne va jamais aller à l'encontre de la pente, c'est sa nature. Si
quelqu'un se tenait au bord de la rivière et regardait l'eau s'écouler
rapidement en souhaitant de manière déraisonnable qu'elle remonte la
pente, il souffrirait sûrement. Quoi qu'il puisse faire, sa fausse
manière de penser ne lui laisserait aucun répit dans son esprit. Il
serait malheureux à cause d'une opinion fausse, pensant à contre-courant.
S'il avait la vue juste, il verrait que l'eau suit inévitablement son
cours. Cet homme sera agité et troublé jusqu'à ce qu'il réalise et
accepte ce fait-là.
La rivière qui coule selon la pente est comparable à notre corps.
Ayant été jeune, votre corps est devenu vieux et maintenant il s'en va
vers la mort. N'espérez pas qu'il en soit autrement, vous n'avez pas
le pouvoir de changer cela. Le Bouddha nous a dit de voir la réalité
des choses et ensuite de lâcher prise de notre attachement à ces
choses. Prenez la sensation du lâcher-prise comme votre refuge.
Continuez à méditer même si vous vous sentez épuisée. Laissez votre
mental aller avec votre respiration. Prenez quelques respirations
profondes et ensuite établissez l'attention du mental sur la
respiration en utilisant le mantra "Buddho". Rendez cette pratique
habituelle. Plus vous vous sentez épuisée, plus votre concentration
doit être subtile et bien focalisée, de manière à faire face aux
sensations douloureuses qui apparaissent. Quand vous commencez à vous
sentir fatiguée, amenez toute votre pensée vers une pause, laissez le
mental se rassembler et ensuite tournez-vous vers la respiration.
Continuez simplement la récitation intérieure "Buddho, Bud-dho".
Laissez de côté tout ce qui est extérieur. Ne vous attachez pas aux
pensées de vos enfants et de vos parents, ne vous attachez à rien
d'autre. Lâchez prise. Laissez le mental s'unifier en un point unique
et laissez ce mental unifié demeurer avec la respiration. Laissez la
respiration être l'unique objet de connaissance. Concentrez-vous de
manière à ce que le mental devienne de plus en plus subtil, jusqu'à ce
que les sensations soient insignifiantes et qu'il y ait une grande
clarté intérieure et une grande vigilance. Ainsi, quand des sensations
douloureuses apparaîtront, elles cesseront progressivement
d'elles-mêmes. Finalement vous considérerez votre respiration comme si
c'était un parent venu vous rendre visite. Quand un parent nous quitte,
nous le suivons et nous le regardons s'en aller. Nous le regardons
partir jusqu'à ce qu'il soit hors de notre vue et ensuite nous
rentrons à la maison. Nous considérons la respiration de la même
manière. Si la respiration est grossière, nous savons qu'elle est
grossière, si elle est fine, nous savons qu'elle est fine. Comme elle
devient de plus en plus fine, nous continuons à la suivre en même
temps que nous éveillons le mental. A la fin, la respiration disparaît
tout à fait et ce qui reste alors c'est la sensation de vigilance.
C'est cela qu'on appelle rencontrer le Bouddha. Nous avons cette
conscience claire et vigilante qu'on appelle "Buddho", celui qui
connaît, celui qui est éveillé, celui qui est rayonnant. C'est cela
rencontrer le Bouddha, rester avec lui dans la connaissance et la
clarté. Car seul le Bouddha historique en chair et en os est entré
dans le Parinibbana; le vrai Bouddha, le Bouddha qui est la
connaissance claire et rayonnante, nous pouvons en faire l'expérience
et l'atteindre aujourd'hui même et quand nous faisons cela, le coeur/mental
est unifié.
Alors lâchez prise, déposez tout, tout sauf la connaissance. Ne
vous laissez pas abuser si des visions ou des sons surgissent dans
votre mental pendant la méditation. Déposez tout cela. Ne vous
accrochez à rien. Restez simplement avec cette conscience non duelle.
Ne vous préoccupez ni du passé, ni du futur, restez simplement
tranquille et vous atteindrez l'endroit où il n'y a rien qui aille
vers l'avant, rien qui aille vers l'arrière, rien qui s'arrête,
l'endroit où il n'y a rien à saisir, rien à quoi s'attacher. Pourquoi?
Parce qu'il n'y a pas de soi, pas de "moi", rien "à moi". Tout a
disparu. Le Bouddha nous a appris à nous vider de tout dans le sens de
ne rien emporter avec nous, connaître et lorsqu'on connaît, lâcher
prise.
De réaliser la Vérité, le chemin vers la liberté, hors du Cycle des
Naissances et des Morts, est un travail que chacun de nous a à faire
seul. Alors continuez à lâcher prise et à comprendre les enseignements.
Mettez vraiment de l'effort dans votre contemplation. Ne vous faites
pas de soucis pour votre famille. En ce moment, ils sont comme ils
sont, dans le futur, ils seront comme vous. Personne au monde ne peut
échapper à ce destin. Le Bouddha nous a dit de déposer tout ce qui n'a
pas de réelle substance durable. Si vous déposez tout, vous verrez la
vérité, si vous ne le faites pas, vous ne la verrez pas. C'est ainsi
et c'est la même chose pour tout le monde. Alors, ne vous faites pas
de soucis et ne vous accrochez à rien.
Si vous vous surprenez à penser, c'est bien aussi, pour autant que
vous pensiez avec sagesse. Ne pensez pas de manière déraisonnable. Si
vous pensez à vos enfants, pensez à eux avec sagesse, pas de manière
déraisonnable. Quelle que soit la chose vers laquelle votre mental se
tourne, pensez et prenez connaissance de cette chose avec sagesse, en
étant consciente de sa nature. Si vous connaissez quelque chose avec
sagesse, alors vous pouvez lâcher prise de cette chose et il n'y a pas
de souffrance. Le mental est lumineux, joyeux, en paix et comme il
tourne le dos aux distractions, il est indivisé.
En ce moment même, la chose qui peut vous aider et vous soutenir
est de suivre votre respiration.
C'est votre tâche, pas celle de quelqu'un d'autre. Laissez les
autres faire leur propre travail. Vous avez votre devoir et votre
responsabilité et vous n'avez pas à prendre sur vos épaules ceux de
votre famille. Ne prenez rien d'autre, lâchez prise de tout. Ce
lâcher-prise rendra votre mental calme. Votre seule responsabilité en
ce moment est de focaliser votre mental et de l'amener vers la paix.
Laissez tout le reste aux autres. Les formes, les sons, les odeurs,
les goûts, laissez les autres s'en occuper. Laissez tout derrière vous
et faites votre propre travail, remplissez votre propre responsabilité.
Ce qui apparaît dans votre mental, que ce soit de la peur ou de la
douleur, la peur de la mort, de l'anxiété au sujet des autres ou
n'importe quoi d'autre, dites à cette chose "Ne me dérange pas. Ce
n'est plus mon affaire". Continuez à vous dire cela quand vous voyez
ces phénomènes (= dhammas) se produire.
A quoi se rapporte le mot dhamma ?. Tout est dhamma. Il n'y a rien
qui ne soit pas un dhamma. Et à propos du mot "monde"? Le monde est
l'état même du mental qui vous agite en ce moment. "Que va faire cette
personne? Et que va faire celle-là? Quand je serai morte, qui va
s'occuper d'eux? Comment vont-ils réussir?" Tout cela n'est que le
"monde". Même la simple apparition d'une pensée de peur de la mort ou
de douleur, c'est le monde. Jetez le monde par-dessus bord! Le monde
est comme il est. Si vous lui permettez de surgir dans le mental et de
dominer la conscience, alors le mental s'obscurcit et ne peut se voir
lui-même. Alors, quelle que soit la chose qui apparaisse dans le
mental, dites-vous seulement "Cela ne me concerne pas. Cela ne dure
pas, c'est non-satisfaisant et ça n'a pas d'identité propre".
Si vous pensez que vous aimeriez vivre longtemps, cela vous fera
souffrir. Mais vouloir mourir tout de suite ou très rapidement, c'est
aussi de la souffrance, n'est-ce pas? Les conditions ne nous
appartiennent pas, elles suivent leurs propres lois naturelles. Vous
ne pouvez rien changer à la manière d'être du corps. Vous pouvez
l'embellir un peu, vous pouvez le rendre attrayant et propre pendant
un temps, comme les jeunes filles qui peignent leurs lèvres et se
laissent pousser les ongles, mais quand l'âge arrive, tout le monde
est dans le même bateau. Ainsi va le corps, vous ne pouvez le changer.
Ce que vous pouvez améliorer et embellir par contre c'est le mental.
Tout le monde peut construire une maison en bois et en briques,
mais le Bouddha a enseigné que cette sorte de maison n'est pas notre
vraie demeure, elle ne nous appartient que par le nom. C'est une
maison dans le monde et elle suit les manières du monde. Notre vraie
demeure est la paix intérieure. Une maison matérielle extérieure peut
bien être belle mais elle n'est pas très paisible. Il y a ce souci et
puis celui-là, cette anxiété-ci et puis celle-là. Ainsi nous disons
que ce n'est pas notre vraie demeure, elle est extérieure à nous, tôt
ou tard, nous devrons y renoncer. Ce n'est pas un endroit où nous
pouvons vivre de manière permanente parce qu'elle ne nous appartient
pas vraiment, elle fait partie du monde. C'est la même chose avec
notre corps; nous nous identifions à lui, c'est "moi" et c'est "le
mien" mais en fait ce n'est pas du tout comme cela, c'est aussi une
demeure qui fait partie du monde. Votre corps a suivi son cours
naturel, depuis la naissance jusqu'à ce qu'il devienne vieux et malade
et vous ne pouvez l'empêcher de fonctionner ainsi, c'est la vie.
Vouloir qu'il soit différent serait aussi insensé que de vouloir qu'un
canard ressemble à un poulet. Quand vous voyez cela, c'est impossible;
en voyant qu'il est dans l'ordre des choses qu'un canard soit un
canard et un poulet un poulet, que les corps doivent vieillir et
mourir, vous trouverez de la force et de l'énergie. Même si vous
souhaitez très fort que votre corps continue à vivre très longtemps,
il ne suivra pas votre envie.
Le Bouddha a dit:
Anicca vata sankhara
Uppadavayadhammino
Upajjhitva nirujjhanti
Tesam vupasamo sukho
Le mot "sankhara" se rapporte à ce corps et à ce mental. Les
sankharas sont impermanents et ils ne sont pas stables; étant apparus,
ils disparaissent; ayant surgi, ils s'en vont et pourtant tout le
monde a envie qu'ils soient permanents. C'est de la folie. Regardez la
respiration. Etant entrée dans le corps, elle ressort, c'est sa
nature, c'est ainsi que cela doit être. L'inspiration et l'expiration
doivent alterner, il doit y avoir changement. Les sankharas existent à
travers le changement, vous ne pouvez les en empêcher. Pensez
seulement à cela : pouvez-vous expirer sans inspirer? Est-ce que cela
serait agréable? Ou bien pouvez-vous seulement inspirer? Nous voulons
que les choses soient permanentes mais elles ne peuvent pas l'être,
c'est impossible. Une fois que la respiration est entrée, elle doit
ressortir. Quand elle est sortie, elle doit entrer à nouveau et c'est
naturel, n'est-ce pas? Quand nous naissons, nous prenons de l'âge,
nous devenons malades et puis nous mourrons et c'est tout à fait
naturel et normal. C'est parce que les sankharas ont fait leur
travail, parce que les inspirations et les expirations ont alterné de
cette manière que la race humaine est encore ici aujourd'hui.
Aussitôt que nous naissons, nous signons notre arrêt de mort. Notre
naissance et notre mort sont une seule et même chose. C'est comme un
arbre: quand il y a une racine, il doit y avoir des branches mortes.
Quand il y a des branches mortes, il doit y avoir une racine. Vous ne
pouvez avoir l'une sans avoir l'autre. C'est un peu ridicule de voir à
la mort de quelqu'un combien les gens sont accablés de douleur, perdus,
en larmes et tristes, et combien à une naissance ils sont joyeux et
réjouis. C'est une illusion. Personne n'a jamais considéré cela
clairement. Je pense que si vraiment vous voulez pleurer, ce serait
mieux de le faire à la naissance de quelqu'un. Car en fait, la
naissance c'est la mort et la mort c'est la naissance, la racine c'est
la branche morte, la branche morte c'est la racine. Si vous voulez
pleurer, pleurez à la racine, pleurez à la naissance. Regardez bien:
s'il n'y avait pas de naissance, il n'y aurait pas de mort.
Pouvez-vous comprendre cela?
Ne pensez pas trop. Pensez simplement "C'est comme ça que les
choses sont" C'est votre travail, votre devoir. Juste en ce moment,
personne ne peut vous aider, il n'y a rien que votre famille et vos
biens puissent faire pour vous. Tout ce qui peut vous aider en ce
moment, c'est une présence d'esprit correcte.
Alors n'hésitez pas. Lâchez prise. Jetez tout loin.
Même si vous ne lâchez pas prise, les choses commenceront à s'en
aller de toutes manières. Pouvez-vous voir cela, comment toutes les
différentes parties de vous-même essayent de s'en aller? Prenez vos
cheveux: quand vous étiez jeune, ils étaient épais et noirs,
maintenant ils tombent ! Ils s'en vont. Vos yeux voyaient bien et
étaient en bonne santé et maintenant ils sont faibles et votre vision
est incertaine. Quand les organes en ont assez, ils s'en vont, le
corps n'est pas leur demeure. Lorsque vous étiez enfant, vos dents
étaient saines et solides, maintenant elles branlent, peut-être même
avez-vous un dentier? Vos yeux, vos oreilles, votre nez, votre langue
- tout essaie de s'en aller, parce que le corps n'est pas leur demeure.
Vous ne pouvez faire d'un sankhara une demeure permanente, vous pouvez
rester un petit moment et ensuite vous devez vous en aller. C'est
comme un locataire qui veille sur sa petite maison avec la vue qui
baisse. Ses dents ne sont pas si bonnes que ça, ni ses oreilles ni son
corps en trop bonne santé, tout s'en va.
Alors inutile de vous faire du souci parce que ce corps n'est pas
votre vraie demeure, c'est simplement un refuge temporaire. Etant venu
au monde, vous devriez contempler sa nature. Tout ce qui existe est
destiné à disparaître. Regardez votre corps. Y a-t-il quoi que ce soit
qui existe encore dans sa forme originale? Est-ce que votre peau est
semblable à ce qu'elle était? Et vos cheveux? Ils ne sont plus pareils,
n'est-ce pas? Où est-ce que tout cela s'en est allé? C'est la nature,
c'est la vie. Quand le temps est venu, les conditions suivent leur
cours. On ne peut s'appuyer sur le monde - c'est un cycle sans fin de
troubles, d'ennuis, de plaisirs et de douleurs. Il n'y a pas de paix.
Quand nous n'avons pas de vrai foyer, nous sommes comme un voyageur
errant sur la route, suivant cette direction-ci un moment puis telle
autre, s'arrêtant un moment puis repartant à nouveau. Quoi que nous
fassions, nous nous sentons mal à l'aise jusqu'à ce que nous rentrions
dans notre vrai foyer, comme quelqu'un qui a quitté son village pour
partir en voyage. Ce n'est que lorsqu'il rentre à nouveau chez lui
qu'il peut se relaxer et être à l'aise.
On ne peut trouver de vraie paix nulle part. Ni les pauvres, ni les
riches n'ont de paix. Ni les adultes, ni les enfants, ni ceux qui
n'ont pas d'éducation, ni ceux qui en ont, personne n'a de paix. Il
n'y a de paix nulle part. Telle est la nature du monde.
Ceux qui ont peu de choses et ceux qui possèdent beaucoup, tous
souffrent. Les enfants, les adultes, les personnes âgées, tout le
monde souffre. Il y a la souffrance d'être riche, celle d'être pauvre
- tout cela n'est rien d'autre que de la souffrance.
Quand vous contemplez les choses de cette façon, vous verrez
aniccam, l'impermanence et dukkham, l'insatisfaction. Pourquoi les
choses sont-elles impermanentes et non satisfaisantes? C'est parce
qu'elles sont anatta, qu'elles n'ont pas d'identité propre.
Votre corps qui est étendu ici, malade, douloureux et votre mental
qui est conscient de la maladie du corps et de la douleur, tous deux
sont appelés dhammas. Ce qui n'a pas de forme, les pensées, les
sensations et les perceptions sont appelées namadhamma. Cela qui est
tourmenté par des maux et douleurs est appelé rupadhamma. Ce qui est
matériel est dhamma et ce qui est immatériel est dhamma. Ainsi nous
vivons avec les dhammas, dans les dhammas, nous sommes des dhammas. En
réalité, rien n'a une identité propre, nulle part, il n'y a que des
dhammas qui surviennent continuellement et disparaissent, comme c'est
leur nature. A chaque instant, nous subissons la naissance et la mort.
C'est ainsi que sont les choses.
Quand nous pensons au Bouddha, à la façon juste dont il a parlé,
nous ressentons combien il est digne de salutation, de profond respect
et d'estime. Chaque fois que nous voyons la vérité de quelque chose,
nous voyons Ses enseignements, même si en fait nous n'avons jamais
pratiqué la Vérité. Si nous avons une connaissance des enseignements,
que nous les avons étudiés et pratiqués mais que nous n'avons pas
encore vu leur vérité, alors nous sommes encore sans demeure.
Alors comprenez ce point: que tout le monde, toutes les créatures
sont sur le point de s'en aller. Quand les êtres ont vécu un temps
approprié, ils vont leur chemin. Que ce soit les riches, les pauvres,
les jeunes, les personnes âgées, tous les êtres doivent faire
l'expérience du changement.
Quand vous vous rendez compte que le monde est ainsi, vous
trouverez que c'est un endroit lassant. Quand vous verrez qu'il n'y a
rien de stable ou de solide sur lequel vous puissiez vous appuyer,
vous vous sentirez fatigué et désillusionné. Etre désillusionné ne
veut pourtant pas dire éprouver de l'aversion.
Le mental est clair. Il voit qu'il n'y a rien à faire pour remédier
à cette situation, c'est simplement ainsi qu'est le monde. En sachant
cela, vous pouvez lâcher prise de l'attachement, lâcher prise avec un
esprit qui n'est ni joyeux ni triste, mais qui est en paix avec les
sankharas parce que l'on voit leur nature changeante avec sagesse.
Anicca vata sankhara - tous les sankharas sont impermanents. On peut
dire avec des termes plus simples: l'impermanence c'est le Bouddha. Si
nous voyons un phénomène impermanent vraiment clairement, nous verrons
qu'il est permanent, dans le sens que sa caractéristique qui est de
changer est invariable. C'est la permanence que les êtres vivants ont
en commun. Il y a une transformation continuelle depuis l'enfance en
passant par la jeunesse vers la vieillesse et cette impermanence même,
cette nature qui change est permanente et fixe. Si vous considérez
cela ainsi, votre coeur se sentira à l'aise. Ce n'est pas seulement
vous qui devez traverser cela, c'est chacun d'entre nous.
Quand vous vous rendez compte que le monde fonctionne ainsi, vous
trouverez que c'est un endroit lassant. Lorsque vous considérez les
choses sous cet angle, vous verrez qu'elles sont lassantes et
surviendra alors du désenchantement. Votre plaisir dans le monde des
sens va disparaître. Vous verrez que si vous avez beaucoup de choses,
vous laisserez beaucoup derrière vous, si vous avez peu, vous
laisserez peu de choses. La richesse est simplement la richesse, une
longue vie est juste une longue vie, il n'y a rien de spécial.
Ce qui est important, c'est que nous devrions faire ce que le
Bouddha a enseigné, c'est-à-dire construire notre propre maison, la
construire selon la méthode que je vous ai expliquée. Construisez
votre maison. Lâchez prise. Lâchez prise jusqu'à ce que le mental
atteigne la paix qui est libre de ce qui va vers l'avant, libre de ce
qui va vers l'arrière, libre de ce qui s'arrête. Le plaisir n'est pas
notre maison, la douleur n'est pas notre maison. Le plaisir et la
douleur déclinent tous deux et disparaissent.
Le Grand Enseignant qu'est le Bouddha a vu que tous les sankharas
sont impermanents et ainsi il nous a appris à lâcher prise de
l'attachement que nous avons envers eux. Quand nous arriverons au bout
de notre vie, nous n'aurons de toutes façons pas le choix, nous ne
pourrons rien emporter avec nous. Alors, ne vaudrait-il pas mieux tout
déposer avant? C'est juste un fardeau lourd à traîner avec soi;
pourquoi ne pas s'en débarrasser maintenant? Pourquoi traîner ces
choses avec vous? Laissez aller, relaxez-vous et laissez votre famille
s'occuper de vous.
Ceux qui s'occupent de malades grandissent dans la bonté et le
mérite. Quelqu'un qui est malade et qui donne cette occasion aux
autres de prendre soin de lui ne devrait pas rendre les choses
difficiles pour ces personnes. S'il y a une douleur ou un problème ou
quoi que ce soit d'autre, dites-le leur et gardez le mental dans un
état sain. Quelqu'un qui soigne ses parents devrait remplir son esprit
de chaleur et de gentillesse et ne pas être pris par l'aversion. C'est
le seul moment où vous pouvez payer la dette que vous avez envers eux.
Depuis votre naissance en passant par l'enfance jusqu'à ce que vous
soyez devenus des adultes, vous avez été dépendants de vos parents. Si
nous sommes ici aujourd'hui, c'est parce que nos pères et mères nous
ont aidés de tant de manières différentes. Nous leur devons une
incroyable dette de gratitude.
Alors aujourd'hui, vous tous, enfants et parents, qui êtes réunis
ici ensemble, voyez comment vos parents deviennent vos enfants.
Auparavant vous étiez leurs enfants, maintenant ils deviennent les
vôtres. Vos parents deviennent de plus en plus âgés jusqu'à ce qu'ils
redeviennent des enfants. Leurs souvenirs s'en vont, leurs yeux ne
voient plus très bien et leurs oreilles n'entendent plus, parfois ils
se trompent dans leurs mots. Ne vous laissez pas impressionner. Tous
ceux d'entre vous qui soignez des malades devez savoir comment lâcher
prise. Ne vous accrochez pas aux choses, laissez-les aller et
laissez-les prendre leur propre chemin. Quand un jeune enfant désobéit,
parfois les parents le laissent faire, juste pour maintenir la paix,
pour le rendre joyeux. Maintenant vos parents sont comme cet enfant.
Leurs souvenirs et leurs perceptions sont confuses. Parfois ils
confondent vos noms ou bien vous leur demandez de vous donner une
tasse et ils vous apportent une assiette. C'est normal, ne soyez pas
troublés par cela.
Laissez le patient se souvenir de la gentillesse de ceux qui
soignent et supportent patiemment les sensations douloureuses. Faites
des efforts mentalement, ne laissez pas le mental se disperser et
devenir agité, ne rendez pas les choses difficiles pour ceux qui
s'occupent de vous. Laissez ceux qui soignent les malades remplir leur
esprit de vertu et de gentillesse. Ne soyez pas rebutés par le côté
peu attractif du travail de nettoyer le mucus et le flegme, l'urine et
les excréments. Faites de votre mieux. Chacun dans la famille peut
donner un coup de main.
Ce sont les seuls parents que vous avez. Ils vous ont donné la vie,
ils ont été vos enseignants, vos gardes-malades et vos docteurs - ils
ont été tout pour vous. La grande générosité des parents est de vous
avoir élevés, de vous avoir appris des choses, d'avoir partagé leurs
richesses avec vous, de vous avoir fait leurs héritiers. Par
conséquent, le Bouddha a enseigné les vertus de katannu et de katavedi,
c-à-d de connaître notre dette de gratitude et d'essayer de la
rembourser. Ces deux dhammas sont complémentaires. Si vos parents sont
dans le besoin, s'ils ne se sentent pas bien ou en difficulté, alors
nous faisons de notre mieux pour les aider. C'est katannu katavedi,
c'est une vertu qui soutient le monde. Cela empêche les familles de se
disloquer, cela les rend stables et harmonieuses.
Aujourd'hui, je vous ai apporté la Vérité comme cadeau en ce temps
de maladie. Je n'ai rien de matériel à vous offrir, il semble qu'il y
ait déjà beaucoup d'objets dans la maison. Alors je vous donne la
Vérité, quelque chose qui a une valeur durable, quelque chose que vous
n'arriverez jamais à épuiser. L'ayant reçu de moi, vous pouvez la
transmettre à autant de personnes que vous le souhaiterez, elle ne
s'épuisera jamais. C'est la nature de la Vérité. Je suis heureux
d'avoir pu vous offrir ce cadeau de la Vérité et j'espère qu'il vous
donnera la force d'être avec votre souffrance.
|